Traçabilité en Afrique : transformer l’urgence en avantage compétitif

La traçabilité n’est plus un sujet technique réservé aux experts de la supply chain. Pour de nombreux pays africains, elle devient un levier stratégique de croissance, de santé publique et de crédibilité internationale. Pourquoi ? Parce qu’une part significative de la valeur économique se perd aujourd’hui dans les fraudes, la contrefaçon, les circuits informels et les écarts de conformité, avec des impacts directs sur les recettes fiscales, la sécurité des consommateurs et la stabilité des marchés.

Face à cette réalité, la promesse est claire : mieux identifier, authentifier et tracer les produits permet de restaurer la confiance, d’assainir la concurrence et d’accélérer les transitions alimentaire, sanitaire et énergétique.


Pourquoi la traçabilité est une priorité immédiate

La fraude est loin d’être marginale. Elle touche des secteurs essentiels et pèse à la fois sur les ménages, les entreprises et les États. Les ordres de grandeur cités dans les analyses sectorielles sont suffisamment élevés pour faire de la traçabilité une décision économique rationnelle, pas seulement une mesure de contrôle.

SecteurIndicateurs clés de fraude et d’impactCe que la traçabilité change concrètement
Alimentaire

Au niveau mondial, la fraude prive l’industrie alimentaire de 30 à 40 milliards de dollars par an.

Des pratiques fréquentes : contrefaçon, dilution, substitution, mauvais étiquetage.

Meilleure qualité perçue, protection des marques, réduction des pertes, confiance accrue des consommateurs.

Santé

Marché mondial estimé entre 6 500 et 7 000 milliards de dollars.

2 milliards de personnes n’ont pas accès aux médicaments, vaccins et dispositifs médicaux.

Selon des données rapportées par l’OMS, 42 % des faux médicaments signalés entre 2013 et 2017 provenaient d’Afrique.

Fraude estimée à environ 200 milliards de dollars par an, et près de 200 000 enfants meurent chaque année après la prise de médicaments falsifiés ou de qualité inférieure.

Authentification rapide, sécurisation des circuits, diminution des risques, renforcement de la confiance envers le système de santé.

Énergie

Chaque année, 133 milliards de dollars de carburants sont volés, falsifiés ou escroqués.

Cas rapportés : pertes sévères au Nigeria, en Libye, au Ghana ou au Cameroun.

Contrôle qualité, lutte contre la contrebande, protection des subventions, sécurisation des recettes et de l’approvisionnement.

Au-delà des chiffres, la traçabilité répond à une attente simple des marchés : pouvoir vérifier ce qui circule, d’où cela vient, et si cela est conforme. Dans un monde où les chaînes d’approvisionnement sont de plus en plus auditées, l’avantage va à ceux qui peuvent prouver, pas seulement déclarer.


De la défiance à la confiance : le vrai bénéfice économique

Quand la fraude progresse, un pays peut se retrouver « sur-risqué » aux yeux des partenaires commerciaux, des investisseurs et même des consommateurs locaux. À l’inverse, la traçabilité contribue à installer une économie de confiance: des transactions et des produits reposant sur des données protégées, vérifiables et plus difficiles à falsifier.

Ce changement de perception a un effet multiplicateur :

  • Pour les États: amélioration de la mobilisation des recettes, renforcement de la conformité, meilleure efficacité administrative.
  • Pour les entreprises: protection des marques, concurrence assainie, réduction des retours et litiges, valorisation premium de produits authentifiés.
  • Pour les citoyens: qualité et sécurité accrues des produits, réduction des risques sanitaires, meilleure transparence.

Ce que recouvre vraiment la traçabilité : identification, authentification, suivi

La traçabilité performante ne se limite pas à « suivre un lot ». Elle combine généralement trois dimensions complémentaires :

  • Identification: donner une identité unique à un produit, un lot ou un flux (production, import, distribution).
  • Authentification: permettre de vérifier qu’un produit est légitime (et non contrefait, dilué ou substitué).
  • Traçabilité sécurisée: enregistrer les événements de vie du produit (fabrication, transport, stockage, vente) de manière exploitable par les autorités et les acteurs de marché.

L’objectif est pragmatique : rendre la fraude plus difficile, plus détectable et moins rentable, tout en rendant les circuits formels plus attractifs.


Alimentaire : protéger le consommateur et valoriser les filières

Dans l’alimentaire, la fraude peut prendre des formes variées : dilution, substitution, fausse origine, étiquetage erroné. Au-delà des pertes économiques mondiales (estimées entre 30 et 40 milliards de dollars par an), le risque est aussi réputationnel : un scandale sur un produit phare peut fragiliser une filière entière.

Pourquoi la traçabilité est un accélérateur de valeur

  • Différenciation: prouver l’origine et la qualité permet de mieux positionner ses produits, localement comme à l’export.
  • Réduction des litiges: une meilleure visibilité sur les lots facilite les contrôles, les retraits ciblés et la gestion qualité.
  • Protection des producteurs: les acteurs qui investissent dans la qualité souffrent moins de la concurrence des produits frauduleux.

En clair, la traçabilité soutient la montée en gamme des filières agricoles et agroalimentaires, avec un bénéfice direct sur l’emploi, la valeur ajoutée locale et la confiance des consommateurs.


Santé : l’impact le plus immédiat sur la vie des populations

Le secteur de la santé cumule deux réalités : un marché mondial estimé entre 6 500 et 7 000 milliards de dollars, et une inégalité d’accès majeure, avec 2 milliards de personnes privées de médicaments, vaccins et dispositifs médicaux. Dans ce contexte, l’Afrique est particulièrement exposée aux médicaments falsifiés.

Les chiffres cités dans les analyses du secteur sont sans appel : d’après des données rapportées par l’OMS, 42 % des faux médicaments signalés entre 2013 et 2017 provenaient d’Afrique. La fraude aux médicaments y est estimée à environ 200 milliards de dollars par an, et près de 200 000 enfants africains meurent chaque année après la prise de médicaments falsifiés ou de qualité inférieure (notamment antibiotiques, antipaludéens, vaccins).

Ce que permet une traçabilité bien conçue

  • Vérification rapide de l’authenticité sur le terrain, pour sécuriser la dispensation.
  • Meilleure surveillance des circuits, pour réduire l’infiltration de produits illicites.
  • Traçage des lots en cas d’alerte qualité, afin d’agir vite et de façon ciblée.
  • Renforcement de la confiance des patients envers les pharmacies, les hôpitaux et les programmes de santé.

Le gain est à la fois humain et économique : moins de traitements inefficaces, moins de complications, et une allocation plus efficiente des budgets de santé.


Énergie : sécuriser les recettes et assainir un marché sous pression

Dans l’énergie, les chiffres illustrent l’ampleur du phénomène : 133 milliards de dollars de carburants sont volés, falsifiés ou escroqués chaque année. Les mécanismes décrits dans le secteur sont multiples : importations illégales, vols sur pipelines et dépôts, ventes à des stations-service, carburants frelatés, déclarations erronées, raffinage illégal, détournement de carburant subventionné.

Plus qu’un manque à gagner, il s’agit d’un enjeu de souveraineté économique : quand une partie du marché échappe au contrôle, ce sont les recettes fiscales, la qualité du carburant, la sécurité des infrastructures et la stabilité des prix qui se fragilisent.

Les bénéfices concrets d’un dispositif de traçabilité énergétique

  • Contrôle qualité: limitation des carburants frelatés et protection des moteurs, des flottes et des équipements industriels.
  • Réduction de l’évasion fiscale: meilleure cohérence entre volumes déclarés, transportés et vendus.
  • Protection des subventions: diminution des détournements vers la contrebande.
  • Confiance accrue: pour les consommateurs, les industriels et les investisseurs.

Le rôle des solutions sécurisées : vers une « économie de confiance »

Des acteurs spécialisés, comme l’entreprise suisse sicpa, mettent en avant des solutions et services d’authentification, d’identification et de traçabilité sécurisées afin d’aider les États et les entreprises à reprendre le contrôle sur les flux sensibles, notamment les produits soumis à taxes d’accises (tabac, alcools), mais aussi des catégories comme les médicaments, les cosmétiques et d’autres biens à forte exposition à la fraude.

Pour être plus proche des acteurs économiques et institutionnels, SICPA a notamment créé SICPA West-Africa (implantée à Casablanca Finance City, au Maroc) avec l’objectif de favoriser le transfert d’expertise, l’innovation technologique et la création de valeur au Maroc et au-delà, y compris en Afrique subsaharienne.

Des résultats mis en avant sur la mobilisation des recettes

Dans les exemples cités autour de projets de mobilisation des recettes et de conformité, des hausses de recettes fiscales ont été rapportées, comme :

  • Kenya: +45 %
  • Ouganda: +40 %
  • Tanzanie: +128 %

Des progressions du nombre d’opérateurs recensés ont également été citées, par exemple :

  • Togo: +90 %
  • Maroc: +20 %
  • Ouganda: +262 %

Ces indicateurs illustrent un point essentiel : la traçabilité ne sert pas uniquement à « contrôler ». Elle peut structurer un marché, élargir l’assiette formelle, et créer un cercle vertueux entre conformité, recettes et qualité.


Réformes institutionnelles et fiscales : le complément qui démultiplie l’impact

La technologie seule ne suffit pas. Pour installer durablement une économie plus transparente et compétitive, des réformes institutionnelles et fiscales renforcent l’efficacité des dispositifs de traçabilité. Deux cadres sont souvent cités comme leviers structurants, en particulier pour la lutte contre l’érosion des bases taxables et pour la transparence financière.

BEPS : renforcer la souveraineté fiscale

Le plan BEPS (Base Erosion and Profit Shifting) a été initié en 2015 par des pays du G20, de l’OCDE et un groupe de pays, et s’est structuré dans un cadre inclusif. Il vise notamment :

  • une meilleure répartition des droits d’imposition entre juridictions ;
  • des mécanismes pour contribuer à ce que les multinationales paient un minimum d’impôt.

Pour un État, l’intérêt est concret : bénéficier d’un cadre, de retours d’expérience, de bonnes pratiques et d’outils administratifs pour mieux capter la valeur créée sur son territoire.

CRS : favoriser l’échange automatique d’informations

La norme commune de déclaration, dite CRS (Common Reporting Standard), repose sur l’échange automatique d’informations entre institutions financières concernant des clients non-résidents. Elle vise à renforcer la transparence et la conformité. Des pays africains ont été cités parmi les premiers adhérents à partir de 2017 (dont Afrique du Sud, Maurice, Seychelles), rejoints en 2018 par le Ghana.

Combinée à des politiques publiques cohérentes, cette dynamique contribue à réduire les zones grises financières et à soutenir des écosystèmes plus attractifs pour l’investissement.


Une trajectoire gagnante : comment démarrer (et réussir) un programme de traçabilité

Pour maximiser les bénéfices, une approche progressive et orientée résultats fonctionne particulièrement bien. Voici une feuille de route pragmatique, centrée sur l’impact.

1) Prioriser les produits à risque et à fort enjeu

  • Produits essentiels (médicaments, carburants, aliments de base).
  • Produits à forte valeur ou très fraudés (alcools, tabac, huiles, certains import/export).
  • Produits fiscaux stratégiques (taxes d’accises, TVA, droits de douane).

2) Définir des objectifs mesurables

  • Augmentation des recettes et baisse des écarts de déclaration.
  • Réduction des saisies de contrefaçons et des plaintes qualité.
  • Amélioration du recensement des opérateurs et de la conformité.

3) Construire la confiance avec des règles claires

  • Cadre juridique adapté et sanctions dissuasives.
  • Gouvernance des données : qui collecte, qui accède, qui audite.
  • Communication publique : pédagogie auprès des consommateurs et des entreprises.

4) Déployer, contrôler, améliorer

  • Pilotes sur des segments ciblés.
  • Montée en charge graduelle.
  • Amélioration continue fondée sur des indicateurs opérationnels.

Ce que l’Afrique peut gagner dès maintenant

La traçabilité est souvent présentée comme une réponse à un problème. En réalité, c’est aussi une opportunité de leadership: construire des marchés plus sûrs, plus transparents et plus compétitifs, capables de soutenir l’industrialisation, l’innovation et l’intégration aux échanges internationaux.

Lorsqu’un pays peut démontrer l’authenticité d’un médicament, l’origine d’un produit alimentaire ou la conformité d’un carburant, il ne fait pas que réduire la fraude : il augmente la valeur de ses filières, protège ses citoyens et renforce sa souveraineté économique.

Dans un contexte où la confiance devient un actif aussi précieux que l’infrastructure, investir dans la traçabilité revient à investir dans un futur où l’Afrique vend, soigne, alimente et énergise avec plus de sécurité, de performance et de crédibilité.

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